TRIBUNE | Pour un modèle européen de gouvernance d’entreprise

Denis Terrien et Karine Dognin-Sauze, président et déléguée générale de l’IFA, appellent dans une tribune publiée par L'Opinion à faire émerger un modèle communautaire de gouvernance d’entreprise qui doit être traduit dans les codes de Place

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Affirmé par le président de la République lors de ses différentes allocutions et plus encore lors de celle du 14 juin 2020, l’impératif d’un développement responsable et le nécessaire retour à une forme de souveraineté économique sont les principaux enseignements de la période inédite que nous venons de vivre. Ils sont aussi le moyen de faire face à la crise majeure qui s’annonce après les mesures de confinement qui ont entraîné une quasi-paralysie de l’économie dans le monde entier.

Pour construire la souveraineté économique européenne et ce nouveau modèle de développement social et environnemental, nous, Institut français des administrateurs (IFA), sommes convaincus que la gouvernance des entreprises, et de toutes les formes d’organisation, constitue un levier majeur. Plus encore, ce sont des principes communs de gouvernance d’entreprise, cohérents avec les principes et les valeurs propres à l’Union européenne, qu’il faut aujourd’hui définir et déployer au niveau européen.

Un modèle à bout de souffle, une « troisième voie » à inventer

Déjà « avant », notre modèle montrait des signes d’essoufflement auxquels la loi Pacte tentait d’apporter une réponse. La situation actuelle nous oblige à aller plus loin. Il faut envisager cet après-crise comme l’opportunité d’accélérer ces mutations indispensables, de refonder notre économie autour de l’ESG (Environnemental, sociétal, gouvernance) et de la réflexion sur notre raison d’être. Nous devons repenser notre société avec une attention plus forte au bien commun et à la durabilité. L’entreprise étant un élément clé de cette reconstruction, sa gouvernance en est la clé de voûte.
Qu’il s’agisse de modèle économique et social ou d’utilisation de la technologie, le monde actuel semble se polariser autour de deux conceptions dominantes : celle défendue par les Etats-Unis d’un côté, celle portée par la Chine de l’autre. La gouvernance des entreprises n’échappe pas à cette bipolarisation : le système américain qui privilégie l’individualisme et la décision basée principalement sur la performance au service de l’actionnaire, et le système chinois fondé sur la primauté de l’Etat qui organise l’harmonie par un mode de décision vertical au service d’un groupe d’individus. C’est un paradigme inédit qu’il faut construire, une vision du monde différente de celles qu’Etats-Unis et Chine voudraient imposer au monde, pour servir leurs intérêts propres.
L’Europe, terre d’histoire, de culture et de philosophie a bien un modèle à proposer. Une « troisième voie », reflet de ses valeurs, qui pourrait être traduite dans le monde de l’entreprise par des principes de gouvernance propre, bâtis sur trois piliers.
L’Union européenne par la série de propositions présentées par Margrethe Vestager et Thierry Breton a clairement indiqué qu’il est désormais nécessaire de « sortir de la naïveté » et de viser « la résilience et l’autonomie »

Un modèle européen de gouvernance d’entreprise reflet de nos valeurs

Le premier pilier, inspiré de la philosophie personnaliste du philosophe Emmanuel Mounier, serait celui d’une éthique forte mettant au centre de l’entreprise le respect de la personne.
Le second pilier, déjà porté par la loi Pacte, viserait à favoriser par le dialogue l’adhésion de toutes les parties prenantes internes (salariés, management, actionnaires) en prenant en compte les parties prenantes externes (fournisseurs, sous-traitants, clients, représentants des communautés dans lesquelles évolue l’entreprise, ONG…).
Le troisième pilier, enfin, reposerait sur les administratrices et administrateurs qui par leur engagement responsable et leur courage œuvreraient au sein du conseil à promouvoir cette évolution par un soutien et un challenge constructif du management.
Ces propositions s’inscrivent dans une réflexion sur les principes européens de gouvernance d’entreprise engagée par l’IFA. Aujourd’hui, il nous incombe de faire émerger un modèle européen et de le traduire dans les codes de Place. L’ampleur de la tâche et des enjeux imposent d’adopter une méthode assurant l’engagement de tous les acteurs au niveau national et européen. L’inspiration pourrait venir de l’approche adoptée dans la construction européenne, qui avait comme première vision « la paix », puis comme deuxième vision « la défense de la liberté » d’échanger et de circuler. La troisième vision pourrait être celle d’un développement équilibré, créateur de valeur durable dans le respect du bien commun.
Le programme est ambitieux, mais il en va de notre indépendance et de la compétitivité de nos entreprises françaises et européennes. Il est grand temps d’agir. D’ailleurs, l’Union européenne par la série de propositions présentées par Margrethe Vestager et Thierry Breton ce mercredi 17 juin a clairement indiqué qu’il est désormais nécessaire de « sortir de la naïveté » et de viser « la résilience et l’autonomie ».
L’Institut français des administrateurs et ses membres, promoteurs d’une gouvernance ouverte, consciente de ses responsabilités environnementales et sociétales, sont prêts à s’engager auprès de l’Etat et avec leurs pairs européens dans la construction de l’Europe souveraine de l’après-crise.
Denis Terrien et Karine Dognin-Sauze, président et déléguée générale de l’IFA